Le décor peint du choeur de l'église de Corsier-sur-Vevey (vers 1420-1430)


Le cadre architectural

 

Dans les premières décennies du XVe siècle, le choeur de l'ancienne église paroissiale Saint-Maurice de Corsier fut entièrement reconstruit. Il s'ouvre par un large arc triomphal sur une nef unique qui a été progressivement dotée de chapelles latérales, agrandies et transformées au début du XVIIe siècle.En l'absence de sources historiques et d'une étude archéologique approfondie, il est difficile de préciser la date de création de ce choeur De même, il n'est pas possible de déterminer les institutions ou les commanditaires prives qui auraient pu prendre part au financement du chantier. La présence répétée des armes et de la devise de Savoie sur les ogives des voûtes est, en l'état des connaissances, le seul indice historique disponible. il est donc tentant d'attribuer aux Savoie, détenteurs depuis la fin du XIVe siècle d'un fief a Corsier, la reconstruction du choeur Corsier compterait ainsi au rang des églises paroissiales vaudoises transformées par la maison de Savoie avant la Réforme, à l'instar de Montreux, de Villeneuve ou de Vevey, pour ne citer que des exemples proches.

Les décors du choeur forment un ensemble homogène, qui comprend non seulement les peintures des parois et des voûtes, mais aussi celles de l'arc triomphal, qui représentent une Annonciation. Elles sont conservées partiellement dans les combles, et ne sont pas visibles depuis la nef. Sur les trois parois du choeur sont disposés neuf anges tenant un disque orné d'une grande croix de consécration, chacun dressé sur un tapis d'herbes et de fleurs. Une dixième figure est conservée de manière très fragmentaire.
Sur le chevet, le Christ en gloire, dans une mandorle portée par douze anges, trône sur l'arc-en-ciel, un globe à la main.

 


- Description des peintures murales -

Le décor médiéval de la première voûte n'a pas été conservé. Celui de la seconde travée représente un tétramorphe, soit la réunion des symboles des quatre évangélistes, l'ange de Matthieu, le lion de Marc, l'aigle de jean et le taureau de Luc. Les figures sont peintes sur un fond étoilé de couleur bleue et posées sur un sol fait d'herbe et de fleurs. Les écoinçons des voûtes ont reçu un décor à brocarts rouges. Enfin, les nervures sont ornées de motifs décoratifs alternant des filets noirs et blancs avec des bandes rouges et, surtout, d'écus de Savoie accompagnés de la devise "fert" et de lacs d'amour.


- La découverte des peintures et leurs restaurations avant 1995 -

  En 1887-1889, l'architecte Ernest Burnat effectue des travaux dans le choeur, et la restauration des peintures est confiée à Christian Schmidt, de Zurich.

En 1950, de nouveaux travaux sont conduits par l'architecte Nicati. Ernest Correvon, célèbre peintre-restaurateur qui oeuvra en Suisse romande durant toute la première moitié du siècle, est alors appelé pour restaurer à nouveau les peintures.

La mise au jour des peintures de Corsier, en 1887, inaugure, dans le canton de Vaud, la longue série de découvertes et de restaurations de peintures murales. A cette date en effet, la quasi totalité des peintures figuratives actuellement visibles dans les églises vaudoises n'avaient pas encore été dégagées de leurs surpeints. Les auteurs de cette intervention et leurs actes s'inscrivent donc, sans qu'ils en aient eu vraiment conscience, au début d'un processus qui révéla la peinture médiévale aux Vaudois.
Un texte d'Ernest Bumat nous renseigne sur les choix opérés a ce moment-là. Il est intéressant de noter qu'alors le débat porte sur l'intrusion d'images qui pourraient aller à l'encontre de la foi protestante. Quant au comment faire, on se préoccupe essentiellement de l'aspect d'ensemble et peu des détails de la représentation.

Iconographie

Au Moyen Age, le choeur était orné de nombreux décors et objets de culte, actuellement disparus. Le choix et l'emplacement de toutes ces images, fixes ou mobiles, étaient déterminés pour une large part par la symbolique des lieux et les exigences du culte et de la liturgie. Les décors peints étaient en étroite relation avec ces aménagements et leur disposition en rend compte encore aujourd'hui. 


L'Annonciation

Le Pays de Vaud a conservé de nombreux exemples du thème, notamment dans l'église proche de Villette en Lavaux.
La mise en évidence de l'Annonciation rappelle l'importance de l'incarnation, qui inaugure l'histoire du salut. Dans le diocèse de Lausanne, c'est par sa fête, le 24 mars, que commençait l'année civile. L'image doit, on le verra, être mise en relation avec celle du Christ en gloire sur le chevet.

Les Croix de consécration portées par des anges

La présence a Corsier des anges porteurs des croix de consécration, à l'origine au nombre de douze, confère à ce sujet une importance inhabituelle. Généralement, les croix sont simplement peintes sur les parois, sans figure d'accompagnement. Ce motif était lie à la cérémonie, dite de dédicace, précédant la remise de l'édifice au culte. Il n'est pas sûr que les croix conservées aient toujours eu une véritable fonction liturgique. Placées trop haut pour être ointes par un célébrant, les croix de Corsier n'avaient probablement d'autres buts que de rappeler que la dédicace de l'édifice, l'une des fêtes principales de l'année dans chaque paroisse, avait bien eu lieu.

 

Voûte de la travée occidentale : Fond étoile et anges musiciens ?

 

La voûte de la travée occidentale du choeur n'a pas conservé son décor originel; l'actuel appareil simulé remonte à une quarantaine d'années. Il remplaça un ciel étoilé, crée au siècle passé, mais qui s'inspirait peut-être d'un décor plus ancien. il est probable que le décor de la première travée prolongeait l'effet de la voûte voisine consacrée aux évangélistes et pourvue d'un fond étoilé. Des anges musiciens, comme on les retrouve dans un contexte tout à fait similaire a l'église de Pampigny ou à celle de Goumoëns-la-Ville, ont pu également animer cette première voûte.

Les symbole des évangélistes

Les évangélistes constituent l'un des thèmes traditionnels de la peinture chrétienne, dont les origines remontent à la fin de l'Antiquité. Très tôt, les quatre animaux ailés à faces d'homme (Matthieu), de lion (Marc), de taureau (Luc) et d'aigle (Jean) de la vision d'Ézéchiel et les quatre "vivants" de l'Apocalypse entourant le Christ en gloire furent identifiés avec les auteurs des textes sacrés. A la fin du Moyen Age, les évangélistes au travail ou leurs quatre symboles (appelés "tétramorphe") sont fréquemment figurés sur les voûtes des églises et à chapelles.

Les peintures de Corsier se singularisent sent néanmoins par un traitement particulier de l'espace. Les quatre symboles se détachent sur un fond au bleu très profond, ponctué d'étoiles, qui évoque un ciel nocturne. La peinture suggère qu'il s'agit de la véritable apparition surnaturelle des quatre animaux bibliques que le tapis aux mille-fleurs situe clairement dans les jardins merveilleux du paradis.

 

Le Christ en gloire

  L'image du tétramorphe trouve son prolongement direct dans celle du Christ en gloire figuré sur le chevet. Il s'agit, là encore, de l'emplacement traditionnel du Christ en gloire. Thème majeur du décor des absides romanes, le Christ continua à occuper le chevet et la voÛte des choeurs gothiques, comme l'attestent de nombreux exemples du XVe siècle conservés dans nos régions. L'adaptation de ce thème privilégié dans les églises gothiques n'alla pas toujours sans difficulté. A Corsier, l'insertion de l'image entre la voûte et la baie du chevet parât bien maladroite en regard des autres solutions trouvées pour les décors du choeur. A Pampigny, le Christ et les symboles des évangélistes sont placés sur le chevet, la voûte ayant été réservée aux anges musiciens. Ailleurs, comme à Thierrens, à Villette ou à Engollon, dans le Val-de-Ruz, le Christ en gloire a pris place sur une voûte en berceau. A Corsier, l'image est divisée entre la tête et le chevet. Les exemples comparatifs montrent que le thème devait obligatoirement être placé dans l'axe de la nef, comme c'était le cas à l'époque romane. A Corsier, le Christ répondait à la représentation de l'Annonciation à l'entrée du choeur. L'Incarnation du Christ et la révélation de sa gloire et de sa majesté résument à eux seuls le mouvement de l'histoire du salut.

 

 

Matthieu, après la restauration de 1995-1996 
(Photo René Bornand Détail du tétramorphe l'ange de Matthieu)

   


Quelques éléments formels

L'image de l'Annonciation, conservée dans les combles et découverte lors de la restauration de 1995?96, laisse entrevoir, sous des badigeons, la peinture médiévale telle qu'elle était au moment de la Réforme. Le visage de Marie, ainsi qu'une de ses mains, se lisent très bien encore. Ces éléments, associés aux motifs récemment retrouvés dans le ch?ur sous les surpeints de Correvon et de Schmidt, permettent d'évaluer les qualités stylistiques du peintre.

Ce dernier a réalisé son ornementation avec une économie de traits et de décors, sans véritable structuration architecturale. Cette manière de procéder apparaît aussi sur les parois du ch?ur, où les anges sont poses sur un sol herbeux peu défini. Pour les personnages, un simple trait rouge, fin et précis, délimite le contour des yeux, du nez et de la bouche. Affin de donner un peu de relief, un deuxième trait, noir cette fois, et très fin aussi, souligne ce premier coup de pinceau. La carnation est ensuite obtenue dans un deuxième temps par la superposition de couleurs qui donnent finalement une nuance tout en douceur sur les visages. La restauration de 1887-1889, et dans une moindre mesure celle de 1950, n'ont pas été assez sensibles à cette finesse de la peinture médiévale, révélée par les récentes analyses. Les yeux ou le nez des visages des anges, à l'exception de ceux du symbole de Matthieu, mieux conservés, ont été systématiquement repris, mais d'une main nettement moins précise que celle du XVe siècle et les délicates lignes ont été brisées par des surpeints aux contours anguleux.

L'une des qualités de l'?uvre est également donnée par la riche palette de couleurs utilisée par le peintre. Les différents tons de brun du pelage des animaux démontrent une maîtrise rarement mise en oeuvre ailleurs dans la région. La nuance des carnations, dont subsistent çà et là quelques témoins, démontre l'habileté de l'artiste à superposer des tons en camaïeu. 

 

Conclusion et évaluation


Les peintures murales de Corsier comptent certainement parmi les décors peints gothiques les plus significatifs du Pays de Vaud. Le bon état de conservation des évangélistes de la voûte, dont nombre de détails étaient restés jusquelà inconnus, attestent la qualité esthétique de l'ensemble. Par ailleurs, la présence des armes et devise de la maison de Savoie sur les nervures des ogives signale clairement une réalisation créée à l'initiative du duc Amédée VIII de Savoie ou de son entourage immédiat dans la première moitié du XVe siècle. La géographie politique de cette époque nous oblige à considérablement élargir notre perspective, aux dimensions d'un état qui s'étendait alors de part et d'autre des Alpes et de la Méditerranée (Nice) au lac de Neuchâtel. Les peintures se caractérisent par une recherche d'élégance et de raffinement qui transparaît bien à travers les anges. Tout dans leur physionomie respire douceur et grâce. Si leur costume est celui, traditionnel, des diacres, leurs cheveux forment un bol régulier autour de la tête, à l'image de ces jeunes courtisans souvent représentés dans les premières décennies du XVe, siècle, notamment au Château de la Manta, près de Turin, vers 1420. Par ailleurs, les décors de Corsier trouvent des correspondances précises avec d'autres peintures transalpines, comme les décors récemment découverts sur l'ancienne abside romane de l'Eglise paroissiale Saint?Maurice de Sarre, près d'Aoste. On y retrouve le même type de visages et des détails identiques (ailes aux couleurs de l'arc-en-ciel, brocarts). Le raffinement de la peinture s'explique, là aussi, par le contexte particulier de la commande, redevable, à Sarre, à l'initiative conjointe du prieur clunisien de Sainte-Hélène-de-Sarre, Guillaume de Monthey (t en 1426) et de l'évêque d'Aoste, Ogier Moriset (en fonction de 1411 à 1433). Les peintures de Corsier devraient être contemporaines de ces décors.

Le peintre de Corsier ne paraît pas pour autant, avoir été d'origine piémontaise. Le traitement de l'espace ne permet pas de le rattacher à l'art méridional contemporain, où la recherche de la troisième dimension et du lien avec l'environnement architectural est presque toujours présente. Les anges, sur leur tapis de fleurs, restent ainsi isolés les uns des autres, sans qu'aucun élément, architectural ou végétal, ne vienne les rattacher à un ensemble. Il en va de même du Christ en gloire isolé sur le chevet. De même, le cadre ornemental de l'Annonciation ne définit pas un espace structuré, mais délimite simplement l'étendue de la scène.

En Pays de Vaud, les peintures de Corsier, de, grande qualité, ont eu certainement une influence directe sur les. décors de l'Église de Goumoëns-la-Ville, certes de qualité inférieure. On comparera notamment les évangélistes et certains motifs identiques comme les ailes polychromes, les brocarts sur les vêtements, et, surtout, les fonds étoiles émaillés de petites fleurs rouges.


Comme l'atteste l'écho qu'elles ont rencontré dans l'art régional, les peintures de Corsier constituent sans nul doute une oeuvre majeure. Le prestige que leur conféra le patronage de la maison de Savoie contribua sans doute à leur rayonnement, à une époque où l'imitation des modèles princiers constitue un phénomène qui touche l'ensemble de la société. Le peintre s'est signalé par une rare inventivité, tant au point de vue formel qu'iconographique. Peints sans doute avant 1430, les décors du ch?ur se rattachent à l'art de cour tel qu'il s'était développé à partir de la fin du XlVe siècle à l'initiative de la maison de Savoie. Corsier atteste ainsi la diffusion de cet art dans des régions périphériques et des localités moins prestigieuses que ne l'étaient les résidences princières. A ce titre, il constitue un exemple d'autant plus précieux de cette période si riche de l'histoire artistique du Pays de Vaud, qu'elle n'a pas laisse de nombreux témoins.

 

Haut de la page